« Cette grotte, c’est la grotte de la Goule aux Fées. Ce nom m’a toujours intriguée. La goule évoquait un monstre hideux des cimetières ; les fées, de petits êtres papillonnants de lumière. C’est la superposition de ces deux images a priori incompatibles qui rendait le lieu attirant. Je passais souvent devant cette grotte, enfant. On marchait sur le sentier de côte avec ma grand-mère, l’hiver. Elle m’apprenait à reconnaître l’odeur des renards. La grotte surgissait, au détour d’une falaise. Grande. Sombre. Mon père me racontait qu’un dragon y sommeillait. Je frissonnais sans trop savoir si je pouvais le croire. Je déchiffrais toujours cette plaque de marbre sur la roche : elle dit que les Frères Lumières y ont fait des essais photographiques. L’obscurité qui pour moi était le royaume de monstres avait été pour eux une condition essentielle au progrès scientifique. J’en étais fière, de cette plaque. C’était la seule du village. À marée basse, on pouvait descendre au pied de la grotte. Il fallait sauter de pierre en pierre, dans un paysage d’éboulements. Cela me rappelait le paysage fracassé de la Chambre des Secrets souterraine d’Harry Potter – et soudain, le dragon de la grotte se transformait en un basilic géant. Mais la marée haute venait engloutir ce paysage, effacer les mirages, et des vagues bien réelles s’engouffraient dans le repère des monstres. J’ai grandi avec ce sentiment de respect mêlé de crainte pour l’endroit, sans jamais oser m’aventurer dans ses profondeurs. Récemment, j’y ai amené mes amis, et je m’y suis aventurée pour la première fois. J’ai vu l’obscurité tant fantasmée, celle des fées et celle des Frères Lumières. Le boyau rétrécissait progressivement, jusqu’à un lit de sable, tout rond, tout doux. Mes amis semblaient déçus. Moi j’ai pensé que c’était l’endroit parfait pour qu’un dragon s’y love. »

– Servane, 22 ans, étudiante en archéologie

La Goule ès Fées, Corniche de la Goule-aux-Fées, 35800 Dinard, Ille-et-Vilaine
Copyright : Servane Hardouin-Delorme