« Je suis né et j’ai grandi dans une tour. Elle avait été achetée par mon grand-père. À la maison, on parlait toujours de ‘la tour’ ; on voyait bien que c’était rond, mais pour nous c’était un bâtiment comme un autre. J’en suis parti quand je me suis marié. Un jour, ma fille de 5 ans m’a demandé de quand datait la tour. J’ai été surpris. Je l’ignorais : j’étais le dernier enfant de la fratrie, et, dans cette génération, les enfants ne posaient pas de questions. Je voulais ainsi apprendre à ma fille à être curieuse ; mais voilà qu’elle me posait une question et que je ne savais pas y répondre. J’ai été piqué au vif ! Mon père m’a répondu que la tour datait du 11ème siècle, car elle appartenait au château de Diane de Poitiers. Mais il me semblait trop éloigné. Étant géomètre, j’ai regardé les cadastres de la commune, et j’ai réalisé qu’il existait deux autres tours, invisible, enfouies sous les maisons ; et qu’elles n’étaient pas rondes, comme au 11ème siècle, mais semi-circulaires. Ça m’a accroché ! J’étais ignorant de l’histoire, alors je me suis mis à lire des bouquins, acheter des magazines d’archéologie, et visiter les maisons du quartier. Dans les caves, j’ai vu des fenêtres, des encadrements de portes sculptés et des escaliers de pierre, comme d’anciens rez-de-chaussée. J’appris que les Sarrasins ont détruit la Vallée du Rhône en 730 : ce niveau souterrain datait peut-être de leur époque ! Mais pour les livres d’histoire comme pour les experts, la ville et ma tour dataient du 11ème siècle, pas avant. Alors j’ai continué à chercher. J’allais souvent visiter ma sœur à Paris ; un jour, à la FNAC des Halles, j’ai reconnu dans une encyclopédie le plan exact de ma tour, que j’avais mémorisé. Elle était décrite comme une tour wisigothe, du 5ème siècle ! C’était à la fois extraordinaire et réconfortant. Après dix ans de recherches seul, j’ai souhaité en parler. Beaucoup de gens sont venus m’écouter ; à l’entrée, c’était ma fille, âgée de 15 ans désormais, qui les accueillait. »

(Saint-Vallier-sur-Rhône, Drôme, 26)

Copyright : Bagalad – Les humains du patrimoine

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