« Dans le Nord, le patrimoine contemporain est important. Dans cette région au relief plat qui subit de multiples invasions, nombre d’édifices du Moyen-Âge et de la Renaissance furent détruits. Nous héritons ainsi d’un patrimoine récent, industriel ou militaire, plus important qu’ailleurs ; quand peu s’y intéressent encore, ce type de patrimoine nous touche ici davantage, comme part intégrante de notre identité. Je suis imprégné de ça, et de l’histoire militaire de ma région. Dans ma ville se trouve un fort bâti à la fin du 19ème siècle, alors que la France, défaite par la Prusse, s’efforçait de fortifier sa frontière Est. On construisit ainsi une ceinture d’ouvrages fortifiés autour de Lille pour la défendre de potentiels assauts prussiens. Ce fort-ci était un ouvrage important, dont la construction nécessita trois millions de briques ! Cependant, à peine achevé, une révolution technique dans l’artillerie le rendit obsolète, et il ne fut jamais armé. Situé à l’est du front, il fut occupé par les Allemands durant la Première guerre mondiale. Afin d’éviter qu’ils ne réitèrent durant la Seconde, l’armée française fit sauter plusieurs parties du fort en 1940, et les énormes projections de terre ensevelirent les parties restantes. Par la suite, le fort fut laissé à l’abandon. Les gens du coin connaissaient son existence ; mais il était envahi par la végétation et les chauves-souris, et dans un état très détérioré. Il y a quelques années, la ville le racheta à l’armée ; en stage auprès d’un historien local, j’eus la chance qu’il m’emmène plusieurs fois l’explorer. C’était impressionnant ; les ruines et la nature sauvage créaient l’impression de se trouver dans un décor de film. D’immenses arbres poussaient parmi les pierres, et les anciennes pièces étaient remplies de boue devenue terre. Les façades arboraient toujours les attaches des volets, et sur un mur, on apercevait le signe peint d’un grand aigle bavarois. C’était très prenant, très émouvant. Aujourd’hui, derrière son grand mur d’enceinte, le fort demeure un lieu un peu refermé sur lui-même ; et, lorsqu’on y est, on a l’impression d’un monde à part. »

(Wambrechies, Nord, 59)