« En allant chez ma grand-mère, je passais souvent devant ces deux grandes bâtisses au bord de la route nationale – qu’on appelle le ‘château blanc’ et le ‘château rouge’. Semblables à des hôtels particuliers, l’un en pierres, l’autre en briques, ils m’intriguaient beaucoup. En face se tiennent deux anciennes usines : l’une pour tisser, l’autre pour les sacs de jute. Cette dernière est d’une architecture industrielle assez jolie, en briques rouges avec une armature métallique. Sur la façade, on voit encore un panneau indiquant ‘Saint-Frères – Cordages’. Je ne saurais expliquer pourquoi ce patrimoine me touche ; c’est une période que j’aime, et un patrimoine qui résonne lorsqu’on sait l’impact qu’il a eu sur le développement régional. En Picardie, le textile a toujours été important ; la présence de rivières, dont la Somme, favorisait les industries de tannerie et de teinturerie reposant sur les moulins à eau. On cultivait aussi la guède, waide en Picard, une plante produisant un pigment bleu, symbole de richesse à l’époque médiévale. Au 19ème siècle, la famille des frères Saints s’installa dans la région et fonda une industrie de toile de jute. Ils construisirent des usines dans plusieurs villages, accompagnées de cités ouvrières, comparables aux corons ; ils participèrent à la construction d’écoles et d’une maternité, tandis que des coopératives vendaient aux ouvriers le produit des fermes. Dans les villages concernés, la population grandit ; aujourd’hui encore, on trouve dans ces villages ruraux des pôles industriels. Dans les villes, l’industrialisation n’étonne pas, mais en pleine campagne c’est très impressionnant ! Je trouve aussi ce site touchant car, pour moi, le patrimoine devient patrimoine lorsque la communauté à laquelle il appartient le considère comme tel ; or celui-ci appartient à des ouvriers, qui n’y ont pas toujours vécu des moments faciles et ne sont pas forcément enclins à en considérer la valeur. Pour l’instant, ce patrimoine embête ; sans même penser à l’exploiter ou à le restaurer, les gens se demandent, simplement, ce qu’ils peuvent en faire. »

(Flixecourt, Somme, 80)