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Le chaos de Piquet, Vendée

« J’ai découvert cet endroit par mes parents, qui le connaissaient des leurs. De génération en génération, on se transmet entre Vendéens ce lieu peu connu, retiré dans les terres, qu’on ne peut dénicher si l’on ne sait déjà qu’il est là. Ce qui saisit d’abord le regard lorsqu’on arrive, ce sont les ruines de l’ancienne filature, un grand édifice du 19ème siècle en pierre, dont l’ancienne cheminée borde la rivière. Puis, on la dépasse, et soudain le paysage s’ouvre sur un chaos granitique. Des affleurements rocheux dépassent ici et là de l’eau, et débordent de la rivière pour s’enfoncer dans les sous-bois, créant un paysage naturel émaillé de rochers. C’est boisé, minéral et aquatique, c’est vert, bleu et gris. Autour des rochers, le cours d’eau prend une forte pente et un haut débit ; ainsi, les moulins hydrauliques fleurirent le long de la rivière. Les ruines de plusieurs de ces moulins bordent encore les rives ; cela me plaît car c’est quelque chose d’oublié qui témoigne d’anciens savoir-faire, d’anciens métiers. Ce chaos est ainsi un lieu à la fois naturel et mémoriel. Dans mon enfance, c’était avant tout un lieu de jeux ; mes parents racontent encore leurs parties de cache-cache dans les ruines de la filature, et aujourd’hui je vois toujours des enfants qui jouent, ‘attention, on va couler !’, et à travers eux les rochers deviennent des bateaux. Il y a dans cet endroit un esprit enfantin et une sensation de liberté. Pour moi, c’est un lieu à la fois de souvenirs et de sérénité. J’habite tout près, et je m’y rends régulièrement. Chaque saison donne à l’endroit des sons, des odeurs et des couleurs différentes. On a beau le connaître, on a toujours l’impression de le redécouvrir. Le soir, le soleil se couche sur la rivière. Le matin, tôt, on a le site pour soi, ce qui est rare dans des espaces naturels à ambition touristique. On peut alors s’en imprégner, dans la sérénité. Je m’y rend dès que je sens mon moral baisser ; c’est mon lieu-ressource. »

(Le Tablier, Vendée, 85)

Copyright : Jean-Pierre Logeais