« C’est un lieu qui m’a longtemps intimidée. Cette pagode était dissimulée derrière de grands arbres – un saule pleureur, des marronniers et quelques arbres japonais – qui ne laissaient apercevoir que la pointe du toit. Cela donnait à l’endroit un côté intriguant et mystérieux, et je craignais alors le surgissement, par-dessus les hauts murs peints en rouge, d’un dragon qui m’emporterait. Dans ce 7ème arrondissement bourgeois, cette bâtisse semble sortir de nulle part. Elle fut construite à la fin du 19ème siècle, en pleine fièvre japoniste, par le propriétaire du Bon Marché pour son épouse. Longtemps, elle fut un lieu de fêtes pour les riches propriétaires des hôtels particuliers voisins, avant d’être transformée, dans les années 1930, en cinéma. Fermée sous l’Occupation comme les autres salles de projections, elle servit de point de passage aux résistants, ses souterrains reliant divers bâtiments du quartier. Dans les années 1960, on y projetait des films d’art et d’essai, ainsi que des films sur l’homosexualité, révolutionnaires pour l’époque. C’était un lieu incroyable, qui portait nombre de valeurs dans lesquelles je me reconnais aujourd’hui ; un lieu du non-politiquement correct, de progrès et de libertés. Mon père m’a raconté que ma mère, artiste, s’y rendait parfois ; mais je crois que j’étais trop jeune alors pour qu’elle m’emmène avec elle. Dans mon enfance, la pagode était le repère devant lequel je passais pour rendre visite à ma nounou, qui habitait dans la rue. J’adorais ces visites, lorsqu’elle nous recevait avec mon père en nous ayant préparé des repas traditionnels polonais. Nous nous y rendions en voiture, en empruntant la rue à sens unique qui longe la pagode : lorsque j’apercevais le bout des toits derrière les feuillages, je savais que j’allais bientôt voir celle que je considérais comme ma seconde mère. Aujourd’hui, bien que nous n’y soyons jamais allées ensemble, la pagode est un lieu que j’associe étroitement à elle ; et, bien que je ne l’ai que peu fréquenté, qui compte symboliquement beaucoup pour moi. »

(Paris, Ile-de-France, 75)