« J’adore les hôtels et je déteste y vivre – et pourtant : je vis dans celui-ci depuis près de vingt ans. Enfant, j’étais fasciné par cet immense palace balnéaire des années 1920, avec sa façade en angles et en ombres et ses toits-terrasses. Sa porte à tambour était pour moi le symbole par essence de l’hôtel, des rêves et des fantasmes qu’il représentait. Instinctivement, j’aimais cette architecture de béton de l’entre-deux-guerres. C’est probablement parce que je suis né dans la modernité : j’ai grandi au Havre, ville détruite durant la guerre. Tout comme j’ai découvert la peinture à travers Braque, Picasso, Dufy et Chagall, j’ai aimé l’architecture à travers le béton armé. Pour la génération de mes grands-parents, l’entre-deux-guerres avait mené à l’échec de la société et de la paix, et il y avait un ostracisme envers tout ce que cette époque représentait. Ainsi, beaucoup de bâtiments du Dinard des années 1920 ont disparu, tels le casino Balnéum, détruit en 1973. Moi, j’appartiens à la génération qui a souhaité savoir ce qu’avaient été la guerre et l’avant-guerre, et a levé le voile d’oubli qui avait été jeté sur cette époque. On a ainsi redécouvert, tardivement, l’Art Déco. L’hôtel fut construit en 1927, par Marcel Odin, élève des Arts décoratifs. En y apportant la modernité architecturale, l’architecte parisien secouait une ville dominée par les villas bourgeoises du XIXème siècle. Ce fut le second Âge d’or de Dinard, l’époque des fêtes, des hôtels, des casinos. Mais la vie du Gallic Hôtel fut éphémère : bientôt, la seconde guerre le transforma en siège d’armées, allemande, française et américaine, avant que ses chambres ne soient réunies en appartements. Aujourd’hui, ses immenses couloirs sont plein de fantômes ; quand je croise mon reflet dans l’armoire à glace de ma chambre, je songe à tous les visages que le miroir a reflétés, acteurs, artistes, industriels, soldats. J’ai passé vingt ans à reconstituer la mémoire de l’hôtel – et il me l’a rendu : en 1929, Picasso résida à l’hôtel, dans la chambre 182 ; après reconstitué le plan de l’hôtel, j’ai découvert que la 182, aujourd’hui, c’est chez moi. »

(Dinard, Ille-et-Vilaine, 35)