Catégories
Non classé

Les thermes de Bourbon, Allier

« Quand j’étais enfant, mes parents géraient l’hôtel à côté des bains. 60% de leur clientèle était composée de curistes qui se rendaient aux thermes, auxquels – fait rare – l’hôtel était directement relié par une passerelle ! Ainsi, j’ai grandi avec une sensibilité particulière pour ce patrimoine. Elle m’a aidé, je pense, à devenir trente ans plus tard, malgré mon jeune âge, le directeur de ces mêmes thermes. Les thermes de Bourbon ont été bâtis en 1885, près d’une faille géologique d’où sort une eau à 55 degrés. Je les trouve magnifiques. Baignés de lumière naturelle, ces thermes sont ouverts à la nature comme peu d’autres le sont. Le hall central est orné de faïences de l’artiste parisien Léon Parvillée. Inchangées depuis 140 ans, elles esquissent des arbres japonais, des oiseaux et des nymphes aquatiques. Les saisons nuancent leurs couleurs ; je ne m’en lasserai jamais ! Dans ces thermes, j’aime aussi le contact avec le vivant. Puisque nous travaillons avec des hommes et des femmes, on se remet en question chaque jour et tous les jours sont différents. Cela me fascine, d’échanger avec les curistes. Ils arrivent arrivés stressés, fatigués du voyage, loin de chez eux et de leurs repères ; après trois semaines, ils retrouvent souplesse et légèreté. L’eau thermale de Bourbon, très minérale, est la richesse de la ville depuis des siècles, voire des millénaires – car des bains romains existent sous l’ancien hôtel de mes parents. Les thermes sont une fierté locale et tous les habitants sont, d’une façon ou d’une autre, liés aux curistes : par le commerce, la location de logements, le tourisme… Cette tradition thermale est au cœur de la ‘Confrérie des peignoirs blancs’, dont je fais partie – une bande de passionnés qui se réunit sous un tilleul, en peignoirs, pour évoquer Bourbon, ses thermes, son histoire. Derrière le folklore, c’est l’occasion de faire vivre le thermalisme, de rappeler son rôle dans l’économie locale, d’honorer la fidélité des curistes. De rappeler aussi, quand la médecine moderne uniformise les soins, le caractère unique de ce lieu. »

– Benoît, 38 ans, directeur d’établissement

Les thermes, Place des Thermes, 03160 Bourbon-l’Archambault, Allier
Copyright : Bagalad – Les humains du patrimoine

Copyright : Servane Hardouin-Delorme
Catégories
Non classé

La Porte Saint-Denis, Paris

Amandine devant la porte Saint-Denis avec une photographie qu’elle en a réalisé

« Quand je l’ai vue, la première fois, j’ai songé que j’avais là mon petit arc de triomphe. À 13 ans, en débarquant à Paris, j’étais frappée par la ressemblance entre l’arche de mon nouveau quartier et le célèbre arc de l’Étoile. J’aimais l’art, et la capitale avait pour moi d’impressionnant qu’on pouvait se promener le nez en l’air, les yeux rivés sur l’architecture. La Porte Saint-Denis représentait l’une de ces beautés sur lesquelles on laisse dériver le regard. Progressivement, j’ai pris le temps de lire, d’apprendre les origines et les péripéties de son existence ; de m’interroger, sur ce qu’elle est, ce qu’elle raconte, ce qu’elle représente. C’est rare, une arche dans Paris, il n’y en a que quatre ; on songe toujours à l’Arc de Triomphe place de l’Étoile, et les portes Saint-Denis et Saint-Martin sont méconnues. L’arche Saint-Denis marque l’emplacement d’une ancienne porte de l’enceinte dont Charles V entoura la capitale. C’est signifiant, pour l’histoire de la ville : si aujourd’hui nous sommes au cœur de Paris, il s’agissait alors des faubourgs. Au XVIIe siècle, on éleva cet arc en l’honneur de victoires militaires de Louis XIV. Je trouve cela essentiel : ça nous rappelle que, malgré notre époque de paix, notre pays s’est construit grâce à ceux qui se sont sacrifiés pour notre liberté. L’humain a tendance à prendre les choses pour acquises, à oublier l’histoire qui nous a fait arriver là. La porte Saint-Denis est l’un de ces monuments oubliés ; on ne peut la visiter, et beaucoup y passent sans la regarder. Je trouve ça triste. C’est pourtant incroyable, de songer à tout ce qu’elle a vécu pour parvenir jusqu’à nous ; tout ce qui a évolué autour d’elle, la ville, les modes de vie, jusqu’aux terrasses où l’on prend des verres aujourd’hui, tandis qu’elle demeurait là, point de repère collectif et témoin immobile du temps qui passe. Moi aussi, j’ai évolué autour de cette porte. Aujourd’hui, cela fait plus de vingt ans que je vis à côté, et c’est un honneur de côtoyer chaque jour ce monument, que j’ai toujours autant plaisir à admirer. »

– Amandine, 37 ans, social media manager

Porte Saint-Denis, Boulevard Saint-Denis, 75010 Paris, Île-de-France
Copyright : Bagalad – Les humains du patrimoine

Copyright : Till Krech (CC BY 2.0)
Catégories
Non classé

Le domaine du Montmarin, Ille-et-Vilaine

« Si je devais choisir entre le château et le jardin, je garderais le jardin. J’ai toujours aimé mettre les mains dans la terre, et je me sens plus jardinier que châtelain. Les deux ont en commun des valeurs de conservation, de transmission, de durabilité. Ça n’est pas ma mentalité d’arracher les buis malades du parc, mais d’utiliser la botanique pour les sauver. Jardin et château reposent aussi sur la passion : ce ne sont pas des carrières, mais des choix de vie. Moi, ma notion de patrimoine est végétale. Quand on dit ‘patrimoine’, on pense toujours aux pierres ; pourtant, les seuls témoins de l’histoire complète du Montmarin, ce sont les arbres. Le magnolia devant la façade fut planté vers la Révolution française : il a traversé les siècles, vivant tout ce que la maison vécut, sans pouvoir le raconter. Je trouve cela génial. Le château possède trois jardins : un jardin à la française, un parc romantique à l’anglaise, et une rocaille de l’entre-deux-guerres. Chacun reflète la mode de son siècle – la même qui fit évoluer l’architecture du château. J’aime ce terme de ‘jardin historique’ : l’histoire du parc se mêle à celle du château, les revenus de l’un entretiennent l’autre, et ils sont bâtis sur le même sol, la même terre. Montmarin n’est pas un château, mais un écosystème : je l’ai renommé ‘domaine’. Ce même environnement naturel, dans un bras du fleuve protégé des vents du nord, a rendu possible au XVIIIe siècle un projet hors-norme, en contrebas du parc : un chantier naval privé, financé sur fonds propres, dont plusieurs bateaux ont rejoint la flotte royale. C’est un paradoxe du lieu : aujourd’hui, on imaginerait qu’un apport industriel ‘gâche’ le château, mais c’est du port qu’est né l’âge d’or de Montmarin. Cela montre qu’on ne peut juger le patrimoine à l’aune des seuls critères du présent. Nous ne sommes que des passeurs : ce sont nos maisons, mais elles nous dépassent, et s’ancrent dans le temps long. Nous avons simplement cette chance, inouïe, d’être pour un temps les opérateurs du lieu, de l’aider à continuer son histoire. »

« On ne choisit pas où l’on va naître, et j’ai eu la chance de tomber ici. Six générations de ma famille ont vécu dans ce château où j’ai grandi. En ouvrant le parc au public, mes parents sont les premiers à l’avoir partagé. Enfant, j’ai observé leur projet se construire, pas à pas. J’ai vu le jardin évoluer, de façon hallucinante, au contact du public. Aujourd’hui, je souhaite prolonger l’œuvre de mes parents en ouvrant l’intérieur du château. Cela ne peut faire que du bien, au bâtiment comme aux gens, car il y a dans le patrimoine une dimension sociale captivante. Créer un salon de thé dans le parc, exposer des artistes, apprendre aux enfants les couleurs à partir des fleurs et le cycle de la vie dans le potager… Pour moi, le château n’est plus une maison familiale mais un laboratoire de rencontres et de découvertes. Je souhaite en faire un lieu de vie, où les gens se sentent bien. J’y trouve beaucoup de sens. Bien sûr, il y a des revers. J’ai longtemps vu mes parents souffrir du mythe du châtelain. Enfant, j’étais différent parce que j’avais une particule et un château. Pourtant, il y a une nuance entre la vie de château et la vie au château. En souhaitant conserver le château, on s’affranchit de la valeur qu’il représente. Je ne suis pas un riche châtelain : je serais riche si je vendais le château – et alors je ne serais plus châtelain. Ce château est notre ‘boulet doré’, une passion épuisante où l’on se jette à corps perdu. Une urgence en dissimule toujours une autre. Quelques mois après que mes parents aient ouvert le parc au public, la tempête de 1987 a arraché 300 arbres centenaires, avant que celle de 1999 n’achève de le détruire. J’ai grandi avec ces ravages. Vingt ans plus tard, alors que je décidais d’ouvrir l’intérieur au public, la pandémie a bouleversé mes plans. Mais si je me plains, mon père me rappelle 1987. Il me dit que c’est ma tempête à moi. Après ça, le château et moi pourrons survivre à tout. »

– Thibault, 31 ans, agriculteur et régisseur

Lieu dit le Montmarin, 35730 Pleurtuit, Ille-et-Vilaine
Copyright : Bagalad – Les humains du patrimoine

Copyright : Servane Hardouin-Delorme
Catégories
Non classé

La colonne romaine de Cussy-la-Colonne, Côte-d’Or

« Depuis le village, on ne l’aperçoit pas au premier coup d’œil. Il faut vraiment la connaître pour la dénicher, dissimulée au bout d’un chemin de terre accidenté. Je suis tombé sur cette colonne romaine par hasard, il y a quelques années, alors que j’explorais les environs avec ma compagne en quête de curiosités. L’atmosphère était romantique ; dans un paisible paysage d’été, quelques chapiteaux reposaient au sol dans un écrin de verdure. J’avais l’impression d’être dans les années 1830, de découvrir la passion de la ruine ! J’ai été charmé par le lieu, charmé par la découverte – une colonne, romaine en plus ! Malgré une passion plutôt axée sur la Bourgogne médiévale, je suis tombé sous le charme de ce morceau de l’histoire antique du territoire. Bâtie au IIe ou IIIe siècle, la colonne bordait peut-être une route menant à Augustodunum, aujourd’hui Autun. Il est en vérité difficile de faire la lumière sur son contexte de création exact. À travers son histoire millénaire, la silhouette du monument a servi de repère aux habitants locaux, tout comme les calvaires pouvaient l’être. C’est un lieu que j’aime, où je me rends souvent. Je prends la voiture depuis Beaune pour y venir, je m’assieds près de la colonne et j’y reste quelques temps. À force de l’observer, je la connais sous tous les angles. Je lis parfois, pas toujours – c’est pour moi surtout un lieu d’imagination, de contemplation du paysage et de l’Histoire. Paris me fatigue beaucoup, j’y suis toujours trop pressé ; alors la Bourgogne est un lieu de pause, la terre familiale. J’ai trouvé un jour une vieille carte postale sur laquelle un homme fait une sieste au pied de la colonne. Elle correspond bien à l’idée que j’ai du lieu, comme d’un écrin de repos. En y réfléchissant bien, je ne connais pas vraiment d’autre endroit qui me fait cet effet-là. »

– Nicolas, Directeur de rédaction

Colonne romaine, 21360 Cussy-la-Colonne, Côte-d’Or

Catégories
Non classé

L’hôtel Sully, Paris

« J’ai toujours été sensible à cette architecture de la Renaissance, ornementale, allégorique. Quand j’étais petite, mon père m’emmenait au Louvre. On s’asseyait sur les bancs de la Cour carrée, au soleil, et on regardait les sculptures. Ces personnages sculptés me faisaient rêver ; ignorant ce qu’ils vivaient ou ce qu’ils représentaient, je leur imaginais des vies entières. J’aime l’Hôtel de Sully pour ses façades décorées d’allégories, que je trouve plus vivantes et chaleureuses que les strictes façades du XVIIe siècle classique. Des sculptures, on peut raconter et imaginer des choses : les allégories des quatre saisons, des quatre éléments ; les sphinges, symbole de passage, qui gardent les portes ; les coquilles, symbole de la déesse Vénus… J’aime que l’hôtel soit un point de départ à de nombreuses histoires. Par exemple, l’affaire des poisons : en 1680, la marquise de Sévigné se tint sur le balcon de l’hôtel pour apercevoir le carrosse qui emmenait La Voisin place de Grève, où elle serait brûlée ! Devant ce même hôtel, Voltaire et fit bastonner par cinq hommes après avoir provoqué le puissant Chevalier de Rohan. L’édifice s’inscrit ainsi dans la ‘grande’ histoire, celle de Sully, contrôleur des finances d’Henri IV, mais aussi dans la ‘petite’, celle des philosophes bagarreurs et des empoisonneuses. J’aime cet aspect quotidien de l’histoire – s’imaginer la marquise écrivant à sa fille pour lui raconter le dernier potin, l’architecte isolant l’hôtel d’une cour car les rues de Paris était bruyantes et sales, et les empoisonnements – entre faux monnayages, femmes mal mariées et battues, et disponibilité de produits chimiques… C’est le côté humain du patrimoine, de figurer les façons dont on vivait, on s’aimait, on ressentait. Dans ce jardin paisible de l’hôtel, on devait, comme aujourd’hui, entendre les oiseaux. J’ai découvert l’hôtel il y a 14 ans, en formation de guide ; le Marais est le premier tour que j’ai guidé. C’est pour ça, aussi, que je m’y sens bien. Nous, les guides, sommes toujours un peu stressé d’oublier certains faits ; alors cela me rassure de guider ici, où je me sens comme à la maison. »

– Clémence, 36 ans, guide conférencière nationale

Hôtel de Sully, 62 Rue Saint-Antoine, 75004 Paris, Île-de-France
Copyright : Cartes Postales Anciennes de Bastille91

Copyright : Servane Hardouin-Delorme
Catégories
Non classé

Le tilleul du Joncquoy, Nord

« Cet arbre m’a toujours impressionnée. C’est un vieux tilleul, pas très haut mais large, au tronc épais et trapu. Près de ses racines, une petite stèle de pierre indique qu’il aurait été planté au 15ème siècle. Il se tient là, depuis six siècles, dans le village de mes grands-parents, où j’ai passé une partie de mon enfance, les soirs après l’école et pendant les vacances. L’été, la tradition voulait de faire un grand tour à pieds du village, en suivant un chemin de randonnée qui passait par le tilleul. À l’ombre de son épais feuillage, il offrait alors un refuge idéal où reprendre son souffle et méditer. Le tilleul était plus impressionnant encore lorsqu’il fleurissait ; son feuillage immense devenait comme une voilure et, enfant, on s’amusait à en attraper les fleurs qu’on lançait dans les airs comme de petits boomerangs. Tous les habitants du village ont ainsi des souvenirs de l’arbre, tel mon oncle qui aimait en grimper les branches. C’est un véritable emblème du village, au point qu’un chemin porte son nom. C’est aussi un arbre qui a vécu des péripéties historiques. Il était à l’origine voisin d’une grande ferme, disparue aujourd’hui. Au 17ème siècle, il échappa par miracle à l’incendie et au pillage du village ; au 18ème siècle, il fut foudroyé. Durant le premier conflit mondial, il sortit indemne des bombardements qui ravagèrent le village. Ainsi, c’est un arbre qui, au même titre que ses habitants, a vécu l’histoire du village. Il traversa également quelques événements climatiques, notamment des tempêtes. Entre les trois branches principales du tronc, le propriétaire de l’ancienne ferme avait planté un peuplier ; et, alors que le nouvel arrivant fut arraché par la tempête, le vieux tilleul survécu. Dans des temps perturbés comme ceux d’aujourd’hui, alors qu’on ignore ce demain promet et que tout semble sombre, les arbres et les monuments qui nous entourent depuis toujours, comme éternels, sont rassurants. Après six siècles, après la foudre, la guerre et la tempête, ce tilleul est toujours là, aussi fort et fleuri qu’hier. »

(Aubers, Nord, 59)

Copyright : Charles-Louis Pruvost (CC BY-NC-SA 2.0 FR)
Catégories
Non classé

La cathédrale Saint-Etienne, Cher

« J’aime cette cathédrale pour son architecture qui embrasse deux époques différentes, mi-gothique mi-romane. Sa silhouette est asymétrique : ses deux tours sont inégales, l’une n’ayant jamais reçu la cloche qui lui était destinée et ayant été renforcée par un contrefort. Cela me fascine, que des hommes soient parvenus à élever, il y a si longtemps, cette cathédrale à l’architecture captivante, et qu’elle se dresse toujours, aujourd’hui, devant moi. Lorsqu’on se tient sur le parvis, la cathédrale impressionne par sa stature ; l’étroitesse de l’espace empêchant tout recul, elle échappe aux tentatives de la capter par un appareil photo. Peut-être que l’absence de recul est voulue, car elle renforce son impression d’immensité. J’aime cette proportion que la cathédrale prend. Même à l’extérieur de la ville, autour de Bourges, on l’aperçoit de loin. Lorsqu’on est enfant, on aime rarement visiter les vieux monuments – mais la cathédrale était une exception. Toujours visible, elle était pour moi comme un signal, un point de repère, qui me disait que j’étais près de chez moi. La cathédrale est comme un phare, un lieu de rendez-vous, où les gens se rencontrent. Je m’assieds parfois devant, avec des amis, pour en admirer les cinq portails et les détails sculptés. Il y a, dans un coin, cette empreinte d’une paire de fesses laissée par un tailleur de pierre ; c’est rare, un édifice qu’on admire et qui nous fait rire ! Récemment, alors que je passais près de Bourges sans pouvoir y entrer, j’ai réalisé que j’étais en train de chercher à apercevoir, de loin, la silhouette de la cathédrale. À cause de la pandémie, je n’avais pu la voir depuis longtemps. J’ai compris que j’en avais besoin, besoin de la voir. »

– Lauriane, pharmacienne

Cathédrale Saint-Etienne, Place Etienne Dolet, 18000 Bourges, Cher
Copyright : Pierre Rouane (CC BY-NC-SA 2.0 FR)

Copyright : Paul Maeyaert (CC BY-SA 3.0)
Catégories
Non classé

Le lavoir à charbon des Chavannes, Saône-et-Loire

« Je suis née ici ; petite, je m’interrogeais souvent au sujet de cette construction mystérieuse qui se tient entre le canal et la forêt, et que j’aperçois presque depuis chez moi. Mes parents savaient sans vraiment savoir, et n’ont jamais pu m’expliquer. Il s’agit d’un lavoir à charbon – le plus grand d’Europe ! ; dans cette ville minière, il rassemblait des machines qui lavaient le charbon pout en ôter les particules non-combustibles et ne conserver que le charbon pur. Cet édifice est emblématique de l’histoire de la ville, pour laquelle l’exploitation minière fut fondatrice : sans les mines, la région ne se serait pas développée, et notre ville n’aurait pas été fondée. Elle s’appelle d’ailleurs ‘Montceau-les-Mines’ ! Pourtant, le lavoir tombe aujourd’hui en ruines. Rempli d’amiante, il est si imposant qu’on ne sait comment le réutiliser. Petit à petit, la ville s’éloigne de son héritage minier, préférant ‘aller de l’avant’. Pourtant, les anciens mineurs sont toujours là, leurs familles aussi, attachées à ce pan de l’histoire. Cela me fend le cœur, que ce témoignage se perde et que l’histoire des mineurs s’efface. Quand ils disparaîtront, il n’y aura plus personne pour s’occuper du lavoir à charbon ni pour parler de ce qu’ils ont bâti, de ce qu’ils ont enduré. Ce sera presque alors comme s’ils avaient fait tout ça pour rien ; qu’ils n’avaient pas compté. Les traces de l’histoire minière sont omniprésentes dans la ville, elles sont un marqueur identitaire fort ; pourtant, personne ne les voit ou ne veut les voir. Moi-même, j’habite dans une ancienne maison de mineur et pour moi, ce lavoir à charbon est une fierté. Je montre à tous les amis qui me rendent visite ce lieu intriguant, qui a le charme de l’architecture industrielle. Immense, ses reflets dans le canal le rendent plus imposant encore. Il attire l’œil, irrésistiblement : sur le pont depuis lequel on l’aperçoit, les voitures ralentissent ou s’arrêtent toujours pour l’observer, bien qu’aucun panneau ne les renseigne sur sa fonction. Pour moi, le lavoir gagne de la beauté lorsqu’on sait pourquoi il est là. »

– Léa, 22 ans, exploratrice locale

Lavoir des Chavannes, 46 Quai du Nouveau Port, 71300 Montceau-les-Mines, Saône-et-Loire
Catégories
Non classé

Le Gallic hôtel, Ille-et-Vilaine

« J’adore les hôtels et je déteste y vivre – et pourtant : je vis dans celui-ci depuis près de vingt ans. Enfant, j’étais fasciné par cet immense palace balnéaire des années 1920, avec sa façade en angles et en ombres et ses toits-terrasses. Sa porte à tambour était pour moi le symbole par essence de l’hôtel, des rêves et des fantasmes qu’il représentait. Instinctivement, j’aimais cette architecture de béton de l’entre-deux-guerres. C’est probablement parce que je suis né dans la modernité : j’ai grandi au Havre, ville détruite durant la guerre. Tout comme j’ai découvert la peinture à travers Braque, Picasso, Dufy et Chagall, j’ai aimé l’architecture à travers le béton armé. Pour la génération de mes grands-parents, l’entre-deux-guerres avait mené à l’échec de la société et de la paix, et il y avait un ostracisme envers tout ce que cette époque représentait. Ainsi, beaucoup de bâtiments du Dinard des années 1920 ont disparu, tels le casino Balnéum, détruit en 1973. Moi, j’appartiens à la génération qui a souhaité savoir ce qu’avaient été la guerre et l’avant-guerre, et a levé le voile d’oubli qui avait été jeté sur cette époque. On a ainsi redécouvert, tardivement, l’Art Déco. L’hôtel fut construit en 1927, par Marcel Odin, élève des Arts décoratifs. En y apportant la modernité architecturale, l’architecte parisien secouait une ville dominée par les villas bourgeoises du XIXème siècle. Ce fut le second Âge d’or de Dinard, l’époque des fêtes, des hôtels, des casinos. Mais la vie du Gallic Hôtel fut éphémère : bientôt, la seconde guerre le transforma en siège d’armées, allemande, française et américaine, avant que ses chambres ne soient réunies en appartements. Aujourd’hui, ses immenses couloirs sont plein de fantômes ; quand je croise mon reflet dans l’armoire à glace de ma chambre, je songe à tous les visages que le miroir a reflétés, acteurs, artistes, industriels, soldats. J’ai passé vingt ans à reconstituer la mémoire de l’hôtel – et il me l’a rendu : en 1929, Picasso résida à l’hôtel, dans la chambre 182 ; après reconstitué le plan de l’hôtel, j’ai découvert que la 182, aujourd’hui, c’est chez moi. »

(Dinard, Ille-et-Vilaine, 35)

Copyright : Bagalad – Les humains du patrimoine
Copyright : Servane Hardouin-Delorme
Catégories
Non classé

Le manoir des Tourneurs, Calvados

« Ce lieu est pour moi une parenthèse. Je quitte Paris, et l’homme qui arrive ici n’est plus le même. C’est un endroit rempli d’ondes positives, propice à la contemplation, au bonheur. C’est un manoir du XVIIe siècle, magnifique, qui surplombe la vallée. Même avant d’y habiter, je l’apercevais parfois, au loin, au fond du panorama. Son architecture m’avait frappé comme étant belle et originale, avec sa façade à silex avec des briques rouges, et sa façade à colombages à tuiles plates. Le manoir est entouré d’un grand rideau de sapins multi-centenaires, dans un parc où l’on croise chevreuils, lièvres, renards et faisans. Dans un silence absolu, on y est comme en lévitation sur terre. Cela faisait quatre ans que je le possédais ; j’y ai passé les mois du premier confinement, et j’ai songé que c’était incroyable que personne d’autre que moi ne puisse profiter d’un endroit si beau. Alors j’ai décidé de le partager, en ouvrant une activité de chambre d’hôte. C’est pour moi une façon de s’inscrire dans une continuité. La tradition française, d’abord : j’aime l’art de vivre à la française, et je dresse pour mes invités une table à la hauteur des lieux. C’est aussi la tradition du terroir normand, celle de la culture des pommes et de leur utilisation comme aliment ou boisson – jus, cidre, calva. Le manoir se mêle à cette tradition, comme en témoigne le joli pressoir du XVIIe siècle qui se dresse dans la cour. C’est probablement là qu’est né le nom du lieu : les tourneurs étaient les travailleurs qui, avec des ânes ou des chevaux, faisaient tourner le pressoir. Aujourd’hui, je confectionne des produits cosmétiques naturels à base d’huile essentielle de pommes, et j’anime auprès des invités des ateliers transmettant ce savoir-faire. C’est un joli clin d’œil à cet héritage ! J’aime le fait d’être moderne tout en restant fidèle à l’esprit du lieu. Cela fait 350 ans que le manoir existe, et il vivra 350 années encore ; et, chaque fois que je rentre chez moi, je ressens de la joie et de la fierté à l’idée que je suis un passeur. »

(Val-de-Vie, Calvados, 14)