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Le mas d’Andenas, Ardèche

« J’ai une attache très forte à ce lieu, presque d’ordre chamanique ; une attraction forte pour sa nature et sa géologie. Le Mas est une grande maison de pierre bâtie au 12ème siècle, ou peut-être avant, car nous avons retrouvé dans les sols des tuiles romaines. Au départ une ferme fortifiée, elle s’agrandit et se transforma au fil du temps, jusqu’à devenir un véritable hameau. Elle connut une histoire riche, propriété d’un notaire royal de la ville, puis d’un noble irlandais commandant du port, et enfin du séminaire religieux, avant d’être confisquée lors de la Révolution et partagée entre différentes personnes. En travaillant sur les toits de la maison, j’ai trouvé une tuile gravée d’un texte datant du 17ème siècle, racontant l’histoire de ceux qui bâtirent le lieu. Le Mas est aussi une ferme, qui vécut de l’agriculture et des forêts tout au long de son histoire. Je n’y ai pas grandi, mais, adolescente, je m’y rendais le plus souvent possible. Même s’il n’y avait pas d’eau courante, je m’y sentais à la maison. Là où je vivais, dans les Cévennes, les matériaux prédominants étaient le granit et le basalte, des pierres dures et sombres, pesantes. Ici, c’est par contraste du calcaire, qui évoque pour moi la mer, les couches sédimentaires, la douceur d’un temps moins ancien. Il y a peut-être aussi quelque chose de particulier dans le sous-sol, et le récent tremblement de terre nous a d’ailleurs rappelé l’existence de la faille à quelques centaines de mètres du Mas. Pour moi, c’est un lieu magique. Beaucoup de gens y ressentent une atmosphère particulière, du fait du sol, de la nature et du bâti en harmonie avec l’endroit. Les anciens étaient sensibles à leur environnement, et savaient où bâtir. Entre le calcaire, la beauté du paysage de garrigues et les grands chênes, j’ai depuis mon enfance une attraction physique pour cette maison. »

« Nous avons tous les deux passé une partie de notre vie à faire le tour du monde. ‘Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage’… Un jour, je me suis senti rappelé par l’Ardèche. J’ai pensé que c’était le meilleur endroit pour continuer ma vie ! Après avoir vécu à différents endroits autour de mon village d’origine, j’ai forgé dans ma tête l’endroit idéal qu’il me fallait trouver. J’avais l’image une vieille maison avec un platane dans la cour. Lorsque j’ai rencontrée Marita, j’ai aussi rencontré une maison et un platane : les trois, ensemble, ont fait que je me suis profondément attaché au lieu… En rentrant de voyage quelques années plutôt, elle avait entrepris de restaurer la maison dont elle avait hérité, avec l’aide de ses filles. De mon côté, je n’avais pas d’enfant, et j’ai trouvé dans les siens l’énergie de la jeunesse, et un sens nouveau à ma vie. Alors que j’avais toujours écarté toute contrainte supplémentaire, je m’en suis trouvé une énorme – et j’ai embarqué dans cette histoire. Petit à petit, nous nous sommes piqués au jeu de la restauration. Nous voulions faire du Mas un lieu dans lequel on se sentait bien : un gîte équestre d’abord, puis un gîte d’étape, puis un lieu de stages. Nous avons consacré beaucoup de temps et d’énergie à faire tenir les édifices debout, remonter les pierres et consolider les murs, restaurer le lieu et le rendre habitable. Nous refaisions les toits au rythme d’un par an. On nous a souvent pris pour des fous, notamment lorsque nous avons décidé de dégager la partie en ruine des arbres, des ronces et des amoncellements de pierre. En est sorti un petit théâtre, niché dans la verdure, avec sa scène de spectacle. C’était de la pure folie ; et pour nous, l’œuvre d’une vie. En 4 secondes, tout a disparu. »

« C’est une histoire un peu épique, comme toutes les grandes histoires de la vie, finalement. Lors du tremblement de terre de novembre 2019, cette maison vieille de 800 ans, que nous avons mis une vie à restaurer, s’est écroulée en 4 secondes. Marita était à l’entrée de la cuisine ; Guy se tenait avec Jean-Paul sous une voûte, qui a été fendue sans céder. Jacques, qui nous quittait à l’instant, est passé dans la ruelle quelques secondes avant que les murs ne s’écroulent. Le mas détruit est classé ‘zone noire’, le niveau de danger nous interdit d’y entrer, et nous vivons aujourd’hui dans un mobile-home sur le parking du gîte. Il faut désormais repartir à zéro, tout recommencer, tout réinventer. Mais, détrompez-vous : nous ne sommes pas tristes, mais heureux d’être là, heureux de vous parler. Nos parents ont vécu la guerre, et aujourd’hui la pandémie empêche les jeunes de se rencontrer : notre situation n’est pas si terrible. C’est la vie : de temps en temps, elle nous file des coups de pieds aux fesses. Mais cette destruction, quoique énorme pour nous, nous laisse bien vivants. Et la vie continue. »

– Marita et Guy

Le Mas d’Andenas, 07220 Viviers, Ardèche
Copyright : Jacques Julien (CC BY-NC-SA 2.0 FR)
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La cité Blanche, Ardèche

« Je suis originaire de la région parisienne ; c’est un ami dont le père avait travaillé dans les carrières qui m’a fait découvrir la cité Blanche. Cette ancienne cité ouvrière Lafarge avait été construite à la fin du 19ème siècle pour loger les ouvriers du cimentier. J’avais été surprise en découvrant l’alignement des habitations aux quelques balcons fleuris, avec cette église en plein centre, face à l’ancien café. Intriguée, j’ai voulu en savoir davantage ; alors je me suis informée aux archives départementales, j’ai consulté tous les écrits parus et j’ai rencontré d’anciens habitants de la cité. Ils se nomment fièrement des ‘Lafargeois’. J’ai imaginé l’animation qui avait existé : les ouvriers qui partaient au travail, ou en revenaient recrus de fatigue. Les femmes qui s’interpellaient sur le pas des portes, ou sortaient faire leurs achats dans les boutiques toutes proches, et celles qui allaient à la sacherie raccommoder les sacs de chanvre déchirés. Et surtout, les enfants – car une soixantaine de familles nombreuses vivaient là. Leurs cris, leurs jeux, leurs chants… Les couples endimanchés qui se rendaient à la messe le dimanche ; les ouvriers qui allaient se détendre au café, ou bien se rendaient à leur jardin dans l’île de la Barcasse, ou encore pêcher au bord du Rhône. J’aime ce lieu, car il est riche d’histoire ; pas forcément à cause de l’épopée industrielle Lafarge, mais riche de l’existence de tous ces gens humbles qui devaient ou savaient se satisfaire de peu. Encore à présent, ils parlent avec nostalgie de leur vie passée. Ils se connaissaient ; ils s’entraidaient ; ils partageaient les joies simples et les coups durs en se soutenant mutuellement. Récemment, des expositions ont été installées dans d’anciens appartements. Deux films ont été tournés, et des journées de fête s’y sont déroulées. La cité a été classée ‘ensemble industriel remarquable de l’Ardèche’. Mais le séisme de l’an dernier a suspendu toute manifestation. J’espère que ce n’est que provisoire – et que la vie pourra à nouveau être insufflée dans cette cité historique. »

(Viviers, Ardèche, 07)

Copyright Collection CICP
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La maison du chanoine Sampzon, Ardèche

« Je suis Breton, du Morbihan. J’ai étudié à Rennes, et je suis devenu parisien pour des raisons professionnelles. Un jour, j’ai rendu visite à un vieil ami anglais retiré en Ardèche. C’était un ami extraordinaire, un peu original mais d’une grande culture. C’était un prêtre, un protestant converti. Puisqu’il parlait sept ou huit langues, il intéressait beaucoup le clergé anglais, et avait été envoyé faire son séminaire à Rome ; mais il avait quitté l’Angleterre après sa conversion car la liturgie anglicane lui rappelait trop le protestantisme. Il avait choisi l’Ardèche, et Viviers, pour une raison tout à fait particulière : la ville était, pour lui, à mi-chemin entre Londres et Rome. Lorsque je lui ai rendu visite, j’ai aperçu à côté de sa maison une ancienne maison de chanoine. Elle avait été bâtie à la fin du 15ème siècle sur l’emplacement d’une maison plus ancienne, datant du 12ème siècle, où vivait alors un chanoine appelé Sampzon. ‘La Maison de Sampzon’. C’était le premier édifice bâti au pied de la tour de la cathédrale. C’est ce qui m’a immédiatement attiré : cette tour de cathédrale posée dans le jardin, de façon tout à fait extraordinaire. Cela me semblait un réel petit décor de théâtre. À l’époque, la maison était une ruine laissée à l’abandon, sans toit ni porte ni fenêtre. En voyant son état d’abandon, et la beauté du site et de son environnement, je n’ai pas pu résister. Moi qui étais venu visiter mon ami anglais pour le week-end, je suis tombé sous le charme du lieu, tout à fait par hasard ; dès le lendemain, j’ai acheté la maison à l’évêché, mon ami est devenu mon voisin, et cinquante ans plus tard j’y vis encore.  »

(Viviers, Ardèche, 07)

Copyright Jacques Julien (CC BY-NC-SA 2.0 FR)
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Terrasses de culture, Ardèche

« On s’imagine toujours l’Ardèche comme une terre sauvage. Moi, je trouve au contraire que ce sont des paysages très anthropisés. La présence de l’homme est partout. Je ne suis pas originaire d’ici mais du Val de Loire ; quand je suis arrivé là, cela m’a tout de suite impressionné. Les anciennes terrasses de culture sont caractéristiques du coin. Ce sont des terrasses agricoles bordées de murets de pierre sèche, construites en gradins sur les pentes au nord du village à la fin du 18ème siècle et la première moitié du 19ème. À l’époque, toutes les familles du village possédaient des parcelles sur ces terrasses, qu’elles cultivaient de céréales, d’oliviers, de vignes, d’arbres fruitiers, de légumes secs et de pommes de terre. Ces terres nouvelles répondaient aux besoins alimentaires pressants avec l’augmentation de la population. En 1846, Saint-Remèze comptait 1087 habitants – soit plus qu’aujourd’hui ! Les terres de la plaine ne suffisaient plus, alors on bâtissait sur les versants de collines ; les murets de pierre sèche empêchaient que la pluie et le ruissellement n’emportent la terre. Tout cela a été pensé, réfléchi par des générations de paysans. Dans ces campagnes calcaires, ils ont manié des tonnes de caillasse pour aménager ces terrasses. C’était un travail gigantesque : il fallait défricher, défoncer, épierrer, trier les pierres, les appareiller, monter les murs, aménager la terre, niveler les terrasses. À certains endroits, les surfaces construites en pierre sèche sont plus importantes que les surfaces cultivables ! Tout cela, avec les instruments traditionnels de l’époque – pics, pioches, houes, bêches. On ne parle pas assez du travail que cela représente ; du labeur, du courage et de la solidarité de ces paysans. Ma maison est située dans l’une de ces anciennes parcelles ; chaque fois que je marche sur ces terres, je suis toujours en admiration, fasciné par cette œuvre de titan. On en parle toujours pour la Préhistoire, mais, pour moi, ces terrasses d’Ardèche sont la dernière civilisation de la pierre. »

(Saint-Remèze, Ardèche, 07)